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Aujourd’hui, les célébrités ne sont pas toutes issues du cinéma, de la musique ou de la télévision. Depuis quelques années, des jeunes postant des vidéos personnelles sur YouTube ont acquis une incroyable notoriété : leurs vidéos sont visionnées des millions de fois, engendrant une nouvelle forme de célébrité, pour le meilleur et pour le pire. Quelle protection existe-t-il face au danger d’un succès si soudain ? Les réponses ne sont pas très claires.

Ils s’appellent Norman, Cyprien, EnjoyPhoenix, Jérémy… Ils ont une vingtaine d’années et depuis leur adolescence, ils postent des vidéos dans lesquelles ils font rire, donnent des conseils beauté, mode, jeux vidéo. Appelées "vlogs", contraction de vidéo et de blog, certaines sont vues des millions de fois et font d’eux des stars. Le festival Vidéo City leur a même été consacré en novembre 2015 à Paris, où des milliers de jeunes sont venus rencontrer leurs idoles. La YouTubeuse Mad Gyver raconte : c’est "un peu effrayant, mais on se rend compte de l’impact de ce qu’on fait. C’est génial pour l’ego". Génial, ça peut l’être quand le public est chaleureux et l’entourage assez solide pour encadrer cette célébrité inédite et déconcertante. Marion, mère de Jérémy Nadeau, 2 millions de fans YouTube, explique : "Je suis là pour (…) qu’il n’oublie pas que la réalité c’est autre chose que signer des autographes". Car le succès de Jérémy et de ses acolytes reste une exception et les internautes peuvent aussi se montrer cruels.

Les dangers d’une exposition au monde entier

Logan, petit Américain de 11 ans, en a fait la douloureuse expérience quand il a mis en ligne une vidéo de lui et son père en train de s’amuser. Parce qu’il est obèse, Logan a suscité de nombreux commentaires malveillants et la vidéo est devenue virale. Ce jeune "est-il à l'aise avec cette image ? Aujourd'hui et demain ?" interroge le site Internet sans crainte. Quand il poste une nouvelle vidéo demandant aux internautes de cesser leurs moqueries, celle-ci fait encore le buzz au point que Barack Obama l’invite à la Maison Blanche. Pour ce happy end, combien d’enfants, ados ou jeunes adultes dépassés et détruits par l’ampleur de leur notoriété ? EnjoyPhoenix, YouTubeuse française, pourtant adulée et entourée, confirme : "Petit rappel, j’ai 20 ans et à 20 ans, on peut encaisser beaucoup de choses, mais à un moment, ce n’est plus supportable". A qui incombe alors la responsabilité de protéger les jeunes de ces nouvelles formes de popularité, parfois oppressantes et négatives ?

À défaut de législation précise, d’abord la responsabilité des parents

Les réponses à ces questions restent assez floues. Du côté des autorités, la responsabilité semble d’abord revenir aux parents, finalement peu associés à la pratique internet de leurs enfants. Seuls 55% des 8-17 ans discutent avec leurs parents des réseaux sociaux. Quand ils le font, c’est surtout pour évoquer le temps passé devant leur écran. Le cadre juridique pour protéger la vie privée de l’enfant existe mais il se cantonne à interdire la publication des données personnelles de mineurs sans le consentement des représentants légaux. Or que faire quand ce sont les enfants eux-mêmes qui se mettent en scène, voire leurs parents qui rendent publique la vie de famille ? Selon une étude britannique, un parent publie en effet 195 photos par an de son enfant. On parle de "sharenting" (de "share", partager, et "parenting", être parent). Le cas des "Family vlogs" - des familles qui mettent en ligne des épisodes de leur vie quotidienne - est édifiant. Certaines ont des millions d’abonnés et en tirent des revenus substantiels. Pour le pédopsychiatre Joan Oates, le danger est alors qu’à la différence des enfants-acteurs, ces enfants "stars du web" ne font l’objet d’aucune directive psychologique ni d’aucune protection législative. Pire : quel enfant oserait s’opposer à ses parents vidéastes au point de créer un conflit familial ? Pour Isabelle Falque-Pierrotin, Vice-Présidente de la CNIL, "l’éducation numérique, c’est aussi le rôle des parents d’aujourd’hui. Et le respect de la vie privée constitue un élément fondamental de cette éducation".

Expérience racontée par Logan, petit Américain de 11 ans.

Les hébergeurs de vidéos, grands absents du débat

Quid alors de la responsabilité des hébergeurs ? Les plateformes de mise en ligne semblent se tenir bien éloignées du débat. Et pour cause. A moins de mettre en ligne un contenu illicite, "c’est l’auteur d’un contenu publié sur internet (texte, vidéo…) qui en est le responsable" dit la loi. Les règles soumises à la plateforme ne bougeront donc pas, à moins d’une prise de conscience des effets à long terme sur les jeunes YouTubeurs. Autant dire qu’il faudra du temps. Un constat partagé par Joan Oates qui estime qu’il est "difficile de légiférer sur un secteur qui bouge autant (…) Nous en sommes pour le moment réduits à nous appuyer sur des études de cas".

En attendant, les professionnels de l’Internet, de l’éducation et de la protection s’organisent. Dès 2013, le programme Permis Internet assuré par la Gendarmerie nationale et des enseignants en partenariat avec AXA Prévention a permis de sensibiliser des centaines de milliers d’enfants aux dangers du web. En octobre dernier, la CNIL a quant à elle lancé un grand concours auprès des jeunes pour initier les 6-14 ans à la protection de leur vie privée en ligne. Car la meilleure protection reste encore d’apprendre à la jeune génération à se prémunir des sirènes d’une notoriété à portée de tous.