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Bien loin des lobbys et des comités de réflexion, une nouvelle génération d’entrepreneurs solidaires est en train de changer le monde concrètement, grâce aux nouvelles technologies et la culture du "faire". Bienvenue dans l’ère des "do-tanks".

Les mains dans le cambouis

C’est l’histoire de Nicolas, amputé de l’avant-bras droit, qui a mis au point Bionico Hand, une prothèse open-source imprimable en 3D à moins de 300 euros. C’est celle de Sandra et Maëlle, deux étudiantes qui ont inventé Glowee, un système d’éclairage urbain à partir de micro-organismes luminescents. Ou celle de Laëtitia, qui a décidé d’aider les étudiants à financer leurs études en créant une plateforme de crowdfunding spécialisée, la What If Community. Des projets qui pourront demain changer la vie de milliers de gens, mais qui auraient tout aussi bien pu rester au fond d’un tiroir sans le soutien des "do-ers" (du verbe anglais to do, faire), ces nouveaux groupes d’aides aux entrepreneurs. En l’occurrence, l’Echappée Volée. Créé en 2014 par l’équipe de TEDxParis, ce do-tank (en opposition au "think-tanks") met à contribution des experts afin d’aider les porteurs d’idées à les réaliser. Autrement dit, à passer à l’action et à changer le monde concrètement et rapidement.

Do-Tank, Fablab et autres hackerspaces

Portés par l’essor de l’Internet collaboratif, qui permet de réunir les forces dispersées, ces rassemblements de "do-ers" sont en train d’essaimer un peu partout, sous différents noms. En France, quand l’Echappée Volée se concentre sur les projets à dominante technologique, OuiShare se spécialise vers l’économie collaborative, et le collectif citoyen "Bleu Blanc Zèbre", porté par l’écrivain Alexandre Jardin, se tourne vers les initiatives liées à l’éducation, au logement, à l’emploi... Quant au mouvement Colibri, fondé par Pierre Rabhi, il favorise la mise en pratique de modèles de vie respectueux de l’homme et de la nature. A l’étranger, même émulation. Qu’ils prennent la forme d’incubateurs (comme avec le Y Combinator de Mountain View), de fablab, hackerspaces et autres laboratoires universitaires (comme le IC² Institute de l’université d’Austin au Texas), ou encore d’excroissances d’entreprises (comme le projet Google Ideas), les do-tanks se multiplient, reprenant à leur compte le mantra de la Silicon Valley : "Faire du monde un plus bel endroit".

Les Faizeux sont des gens qui passent à l’acte. Ils nous réconcilient avec le réel.

Méfiance envers l’institutionnel

Agés pour la plupart de moins de 40 ans, ces "do-ers" ont grandi avec la crise et le réchauffement climatique. Ils considèrent, en bons représentants de leur génération, que le système institutionnel est trop lourd pour évoluer au rythme du monde, surtout avec l’avènement des nouvelles technologies. Alors ils préfèrent se lancer dans des réalisations concrètes, quitte à bousculer l’ordre établi. Dans ce contexte, l’économie collaborative leur offre un outil puissant et peu maîtrisé par une grande partie des élites en place, explique Laure Belot, dans son livre "La déconnexion des élites. Comment internet dérange l’ordre établi" (Les Arènes, 2015). Dans tous les domaines, écrit-elle, "l’innovation de rupture ne vient pas du cœur du réacteur mais des marges du système". Antonin Léonard, cofondateur de la communauté OuiShare, confirmait déjà en 2013 cette attitude : "On pourrait dire que les usagers court-circuitent les intermédiaires, mais ce terme signifierait qu’ils y mettent une volonté politique. Or ces pratiques ne sont pas clivantes au sens droite-gauche. Issus de tous bords, les citoyens s’emparent d’Internet pour agir différemment et réinventent la société à leur échelle. Sans même le chercher, ils questionnent l’organisation pyramidale gouvernée par les sachants". Même circonspection face au pouvoir du côté de "Bleu blanc Zèbre". Après avoir créé, déjà en 2002, une "agence des bonnes pratiques" pour aider à généraliser les solutions efficaces et pragmatiques, le mouvement d’Alexandre Jardin n’hésite pas à dire que "Les Zèbres sont des Faizeux ! Nous sommes un Do-Tank". Et le sémillant écrivain de préciser "Les Faizeux sont des gens qui passent à l’acte. Ils nous réconcilient avec le réel. Ils sont prodigieusement pragmatiques. Ils ont la joie au ventre. Ce sont des insoumis. Des gens qui raisonnent en dehors du cadre. Parce que le cadre ne marche plus. (…) A travers cette économie sociale et solidaire furieusement dynamique, la France est en train d’inventer localement toutes les solutions dont elle a besoin. (…)Toute la société française est en train de basculer en mode collaboratif, pas le sommet de l’Etat(1)".

Les lieux du changement

Pour croiser ces "do-ers", il suffit donc de se rendre là où le monde de demain se fait : dans les écoles de code informatique, où ils apprennent à créer sites web et applications pour Smartphone en moins de deux mois; dans les FabLab, où ils peuvent fabriquer des prototypes en quelques heures ; à la campagne en train de tester des programmes d’aquaponie ou d’agro-écologie, ou sur Internet, en train de visionner des tutoriels sur Youtube ou de lancer une campagne de crowdfunding. L’avènement d’une élite 2.0. est-il en marche ?

(1) Paris Match, 19.04.2015