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Comment les objets connectés changent-ils la façon de vieillir ? Début de réponse avec Françoise Forette, professeur en gériatrie et directrice de l’ILC–France (International Longevity Center), un organisme international travaillant sur la longévité et ses conséquences.

Les seniors connectés sont-ils si nombreux que cela ?

Tout d’abord, il faut combattre des idées reçues : seulement 27% des plus de 75 ans sont complètement dépassés par internet. Les séniors sont "branchés". 10% des personnes âgées entre 55 et 80 ans utilisent régulièrement des objets connectés. C’est seulement 1% de moins que l’ensemble de la population. Et la fracture numérique se réduit encore avec l’arrivée des baby-boomers – déjà connectés – puisque 17% d’entre eux disent vouloir acquérir un objet "intelligent". Cela étant dit, il est vrai que leur profil est assez particulier : ils sont en général issus des catégories socioprofessionnelles privilégiées, urbains, propriétaires. Ils ont un Smartphone et utilisent déjà internet.

Comment les personnes âgées en viennent-elles à s’intéresser aux objets connectés ?

En général, c’est leur entourage proche qui les pousse à se connecter, mais beaucoup d’associations de personnes âgées offrent des formations à internet. Par exemple, l’association "OLD’UP" propose des cours pour les personnes de plus de 80 ans ! Et s’ils font leur entrée dans le monde numérique sur un ordinateur ou un téléphone simplifiés, ils finissent toujours par acquérir un objet connecté standard.

Et quels types d’objets connectés utilisent-ils ?

Ceux qui comptabilisent le nombre de calories qu’ils ingurgitent, le nombre de pas qu’ils effectuent, qui prennent leur tension artérielle… Ce sont des champions de la prévention et de la santé ! Pour les seniors plus âgés et plus dépendants, les objets connectés prennent le relais des "aidants" comme le pilulier connecté ou cette canne dotée d’un GPS, pouvant indiquer le chemin du retour après une promenade et prévenir quelqu‘un en cas de malaise.

Et je dirais que le troisième grand sujet est la sécurité. Ils veulent des systèmes connectés de télésurveillance pour savoir qui entre et sort de chez eux.

Et demain ? Quels types d’objets connectés vont devenir monnaie courante pour les séniors ?

Demain, nous vivrons dans des "smartflats", ces appartements qui mesureront notre temps de sommeil, alerteront les secours en cas de chute grâce à des capteurs au sol, signaleront l’oubli de la prise des médicaments… Bref, on peut s’attendre à une explosion du nombre d’objets connectés pour seniors. Les robots de type Nao, s’ils sont encore trop chers, vont sans aucun doute se généraliser dans un futur proche. Il faut imaginer que ces robots seront capables de relever une personne tombée par terre ! Et sans voir aussi loin, dès aujourd’hui, le taux d’équipement pourrait augmenter… Pour beaucoup de seniors par exemple, la téléalarme est associée au grand âge et ils peinent à y avoir recours. Seulement 3,7% de la population des plus de 60 ans a une téléalarme quand 4,7% de cette population en aurait besoin. Les inventeurs ont donc intérêt à créer des objets "standards", éventuellement adaptables aux personnes âgées.

En tant que praticien de la médecine, quel regard portez-vous sur les objets connectés "médicaux" ? C’est du gadget ?

Non. Les médecins s’accordent plutôt aujourd’hui pour dire qu’ils font partie de la médecine préventive. Pour les jeunes seniors, ils leur permettent d’être plus vigilants. Pour les personnes déjà dépendantes, il existe une complémentarité très intéressante entre les objets connectés et la présence humaine. Ces objets, faciles d’utilisation, permettent de renforcer la précision et l’efficacité de l’aide apportée par les intervenants à domicile. En tant que gériatre, je vois qu’un bienfait inestimable de cette technologie est de permettre aux personnes dépendantes de rester chez eux plus longtemps, d’acquérir un peu plus d’indépendance. Enfin, à l’heure où il est question de désertification médicale, ces objets pourraient être des relais intéressants à la médecine… En revanche, attention ! Il ne faut pas qu’ils envahissent toute la vie… Sinon, on cède à l’hypocondrie. Et c’est un risque car d’une certaine façon, la vieillesse commence lorsque nous sommes plus préoccupés par notre corps que bouleversés par celui d’autrui !

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