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Victoire M. est chef de clinique en gériatrie dans un hôpital du Val-de-Marne. Depuis 2 ans, elle vient prêter main forte au service des urgences d’un grand hôpital parisien le soir du réveillon. Des vrais malades aux fêtards dépassés, récit, réel, d’une nuit particulière pour une professionnelle de la protection.

Ma garde commence. C’est parti pour 14h30 de travail ! Nous savons que la soirée sera chaude alors ce soir, nous sommes 3 médecins séniors au lieu de 2. Ici et là, j’entends des internes blaguer avec les patients : « Avouez, vous cherchiez simplement une raison de passer la soirée avec nous, hein ? »

Jusqu’ici, le service n’est pas tellement encombré : en semaine, les personnes qui viennent pour des symptômes classiques au lieu de consulter un médecin ne sont pas légion. On sent que les gens sont occupés à des choses plus intéressantes en ce réveillon.

Je file dîner en salle de repos. Chacun a apporté quelque chose (de bon !) à manger. Louise, une infirmière, distribue des nems fait-maison. A peine le temps de finir qu’une femme s’agite à l’entrée. Elle angoisse terriblement et souhaite voir le psychiatre. Nous avons l’habitude : la Saint-Sylvestre est propice à ce genre d’événements. Les risques de suicide augmentent d’ailleurs, car les gens seuls et déprimés se sentent particulièrement tristes. Nous la rassurons et prévenons le psychiatre.

Une infirmière crie « Bonne année ! » Le défilé des pompiers ne va plus tarder. Les premiers patients alcoolisés passent déjà la porte. Parmi eux, Benjamin, 15 ans. Son corps n’a pas supporté la grande quantité de vodka ingurgitée. Je le mets en position latérale de sécurité pour éviter qu’il ne s’étouffe. J’appelle ses parents et prescris une perfusion. Plus tard, un groupe de jeunes me désignent une femme de leur âge, en pleine crise de panique sous l’effet d’une drogue. Je lui donne un anxiolytique et l’installe près du poste de soin pour pouvoir garder un œil sur elle. Toute la soirée, je ferai l’aller-retour jusqu’à ce qu’elle aille mieux.

Il y a de plus en plus de monde. À l’instar des soirs de Fête de la musique, l’alcool est quasiment toujours à l’origine du problème. Un homme est tombé dans la Seine avant d’être repêché par les pompiers. D’autres se sont blessés en chutant. Les plaies de Karim, trentenaire athlétique, sont sérieuses. Pour faire le pitre, il s’est jeté dans la baignoire remplie de glaçons où étaient entassées les bouteilles de champagne. Brisées, celles-ci lui ont entaillé le dos sur 35 centimètres. Il est tellement saoul qu’il ne sent pas la douleur et fait des blagues. Son réveil risque d’être un peu plus rude ! Non loin de là, 2 hommes éméchés s’invectivent. Les agents de sécurité les séparent et placent le plus nerveux des deux dans un box fermé. Le calme revient très vite.

Karim s’apprête à quitter le service. Il s’en tire avec une belle cicatrice. Il a repris ses esprits et tient à remercier l’équipe pour sa patience. Malheureusement, pas le temps de s’attarder : je suis prévenue qu’une femme s’apprête à accoucher ! Un médecin prend en charge la future maman. Le soir du Réveillon, les urgences classiques n’arrêtent pas pour autant d’arriver.

Je suis à présent devant une jolie jeune femme, pimpante dans sa robe à paillettes. Elle a été trouvée allongée dans la rue par les pompiers. Elle est saoule et ne répond pas à mes questions. Je ne sais pas si elle me comprend. Il faut à tout prix éviter qu’elle sombre dans le coma. Je lui parle en anglais et la voilà qui me donne son nom. Sur Facebook, je trouve son profil : elle s’appelle Kim, est Américaine et a même été « signalée » sur Facebook dans une discothèque peu de temps avant avec des amis. Je leur envoie un message avant de retourner voir Benjamin. Ses parents sont venus le chercher et réfléchissent à une punition. J’en connais un qui va passer plusieurs soirées dans sa chambre... Vu le monde, mon objectif est de drainer le flux et, surtout, de ne pas passer à côté d’un cas grave. Je vérifie que les patients alcoolisés ne sont pas en hypothermie. Les amis de Kim débarquent, très inquiets. Après avoir réalisé son absence, ils ont couru au commissariat, mais c’est mon message Facebook qui les a alertés. Comme quoi les réseaux sociaux servent à tout.

Petit à petit, le service retrouve son calme. Nous accueillons tout de même 4 personnes. Elles sont là pour récupérer un ami qu’elles ont déposé quelques heures plus tôt pour une blessure à l’arcade sourcilière avant de repartir faire la fête. Leur soirée terminée, elles reviennent trouver leur copain. Les infirmiers moquent gentiment leur concept d’amitié avant de les laisser partir. Eux-mêmes s’en vont, relevés par l’équipe de jour tandis que le personnel d’entretien commence sa journée. Ça sent la fin de la garde.

À mon tour de rentrer. Je donne le détail des hospitalisations aux médecins qui nous remplacent. J’appelle rapidement le médecin qui a pris en charge l’accouchement pour savoir comment se porte la maman. Tout le monde va bien, et la petite fille qui vient de naître est en pleine forme. Paris se réveille doucement. Je monte sur mon vélo et traverse tranquillement la ville. Cette fois-ci, il n’y a pas d’urgence.

NB : Les noms ont été changés.

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