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Selon une étude, 15 % des objets que nous utilisons seront "connectés" en 2020. Quel rapport allons-nous entretenir avec les objets qui nous mesurent et nous conseillent ? Allons-nous devenir les monarques d’une armée d’outils autonomes ? Les objets vont-ils devenir nos sujets ? Entretien avec le psychologue Michaël Stora, fondateur de l’Observatoire des Mondes Numériques en Sciences Humaines.

Nous connaissons une petite révolution avec des objets qui deviennent "intelligents"… Quel rapport se dessine entre eux et nous ?

On peut faire une première distinction entre les objets connectés : il y a ceux qui nous parlent et les silencieux… En tant que thérapeute, je trouve l’objet connecté qui nous conseille très utile, car il nous permet de nous approprier une décision. Typiquement, une injonction de médecin, c’est une restriction cognitive, c’est infantilisant et donc inconsciemment on la transgresse. L’Objet Connecté va nous apporter des récompenses qui nous font supporter la frustration. J’ai par exemple un bracelet à mon poignet. Comme j’ai assez couru ce matin, il a une petite lumière qui me dit "bravo". C’est tout simple mais c’est gratifiant.

L’Objet Connecté va nous apporter des récompenses qui nous font supporter la frustration.

L’IoT participe donc à la "gamification" de nos vies, avec des scores, des bonus, des trophées ?

C’est un des grands rapports Homme/Objets connectés. La gamification(1) , c’est le moyen pour l’objet de faire accepter le coaching. Par exemple, lier l’IMC d’un enfant en surpoids à un jeu de coopération en ligne grâce à un pèse-personne connecté, c’est bien plus efficace que de tracer une courbe de poids chez son médecin chaque semaine… Je conçois que "jouer avec sa santé" soit une idée tabou, mais c’est pourtant très enrichissant de devenir inter-acteur de ses soins. On accepte d’ailleurs de moins en moins le rapport pyramidal imposé par le professeur, le patron, le sachant. Ce n’est plus notre culture 2.0… Les Objets Connectés prennent place dans ce nouvel écosystème.

Il existe aussi des Objets Connectés moins bavards. On leur délègue souvent des tâches chronophages (sécurité, surveillance)…

Ils nous facilitent la vie. Mais il peut y avoir des dérives, notamment pour les objets "de surveillance". Un bracelet qui mesure les constantes du bébé, c’est juste anxiogène pour les parents. Idem pour un manteau géo-localisé… Il faut accepter l’aventure constitutive de la liberté, de l’absence. Il ne faut pas faire de l’objet connecté une prothèse, accrochée aux enfants, de la pensée anxieuse des parents… En somme, les objets connectés permettent de mieux contrôler et de plus contrôler, mais il faut donc aussi apprendre à s’arrêter de contrôler.

Et diriez-vous que l’on peut tous devenir "addict" aux objets connectés ?

Il ne faut pas verser dans la paranoïa ! Prenons le portable, la mère de tous les objets connectés : on entretient un rapport intime avec lui, certains le fétichise, en font un doudou… Pourtant, le portable vient simplement révéler une obsession qui existait avant : celle des autres. On attend des likes sur facebook, de l’audience, du feedback narcissique… Rien de bien nouveau… Il ne faut pas dramatiser. Je ne crois pas que les objets connectés, à l’instar de SEGA, soit "plus fort que toi".

En conclusion, à quoi devons-nous faire le plus attention, dans notre rapport aux objets connectés ?

A l’humain. Il ne faut pas perdre de vue que derrière les connexions, il y a de l’homme, et donc de l’irrationnel. Dans ma maison connectée de demain, tout pourrait être prévu : je me lève à 8H, le café est prêt, mes vêtements sont automatiquement proposés par rapport à la météo et à mon agenda… Mais il faut laisser une place à l’accident, à l’inattendu. Je ne me lève pas ? Il ne faudra pas que mon réveil, automatiquement, appelle le médecin et prévienne mon employeur… Car à se laisser guider par des choix optimaux, on s’enferme dans des scénarios qui instituent la routine comme norme. C’est rassurant mais infantilisant. Le monde des ordinateurs, c’est le 0 et le 1, c’est clair, c’est binaire. Il faudra laisser de la place à la philosophie, à la littérature, s’ouvrir à l’imprévisibilité, au hasard, au dérangement, bref, il faudra protéger notre créative imperfection.

(1) Transformation d’un geste ou d’une tâche en jeu

Le psychothérapeute Michaël Stora. Le jeu vidéo comme outil thérapeutique pour les enfants.