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S’inspirant des pays émergents, les multinationales commencent à pratiquer "l’innovation frugale", une démarche économe en ressources qui fait appel à la débrouillardise pour innover... Et qui pourrait bien constituer un levier de croissance.

"Bigger is better"

Ces trois mots résument bien la philosophie occidentale en matière d’innovation. Depuis des décennies, les grands groupes industriels engagent des moyens importants pour innover, entre investissements colossaux et dépôts de brevets tous azimuts… Mais dans un contexte de ralentissement économique prolongé, "cette course aux armements semble toucher ses limites" avance le chercheur Navi Radjou. Ce dernier prône un modèle alternatif, l’innovation frugale, qui consiste "plutôt que de faire plus avec plus, à faire mieux avec moins".

Le Français d’origine indienne qui vit dans la Silicon Valley a popularisé le concept de "Jugaad", l’équivalent du "système D" en Inde. Dans cet immense pays où le salaire moyen dépasse à peine 300 dollars, la débrouille est comme une seconde nature. En témoigne par exemple "Mitti Cool", ce frigo en argile qui permet de conserver des fruits et légumes sans électricité. D’une valeur de 30 euros, le produit a été conçu par Mansukhbhai Prajapati, un potier malin qui n’avait pas l’équivalent du bac. "Le Jugaad s’incarne beaucoup mieux dans McGyver que dans James Bond !" résume Navi Radjou.

Le Jugaad s’incarne beaucoup mieux dans McGyver que dans James Bond !

Cultiver l’ingéniosité

Les Occidentaux commencent à s’inspirer de cette forme d’innovation économe en ressources. Depuis 2011, le laboratoire parisien La Paillasse offre l’opportunité à tous ceux qui le souhaitent de venir tester leurs idées. "Un véritable centre de décoinçage" décrit Navi Radjou, pour qui "la France est un grand pays d’ingénieurs, pas encore un pays d’ingénieux".

Et les grands groupes ? Ils sont loin d’avoir saisi tous les enjeux de l’innovation frugale. "J’ai parfois l’impression qu’ils sont complètement à côté de la plaque" confie Navi Radjou, qui a également une activité de consultant. Certaines multinationales parviennent toutefois à se démarquer. Le groupe Renault, qui réalise 45% de son chiffre d’affaires avec des modèles à bas prix (Dacia notamment), vise de sortir une automobile à 3.000 euros d’ici fin 2016. Chez Bouygues Construction, les salariés sont invités à partager les idées qui leur viennent pendant leurs interventions sur les chantiers. Un ouvrier a ainsi inventé une pince ergonomique pour la pose de carottes en béton.

Quand l’innovation vient de tous

En faisant appel à l’ingéniosité de leurs collaborateurs, les grandes entreprises décloisonnent les services, libèrent les énergies et renforcent le sentiment d’appartenance des salariés. Contrairement au schéma classique où les innovations proviennent d’un seul département, le Jugaad est l’affaire de tous. Et les résultats sont plutôt là : le constructeur automobile Ford, qui a transformé un vieux hangar de Détroit en immense "terrain de jeu" pour ses employés, a vu bondir le nombre de brevets tout en réduisant de 50% le budget en R&D. Parallèlement, la productivité des équipes a augmenté. Pas étonnant que les industries aient plus envie de système D !