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C’est officiel : l’écriture cursive, encore appelée "attachée" est en train de disparaître des cursus de la majorité des jeunes américains, tandis que la Finlande supprime tout bonnement l’écriture à la main pour la rentrée 2016. Mine de rien, la mine de crayon est gommée des trousses au profit du clavier. Alors, est-ce le sens de l’histoire ou faut-il se cramponner à son stylo ? Débat.

Les tenants du stylo

Pour l’orthophoniste Christelle Helloin (1), la fin de l’écriture cursive est dangereuse. Elle implique des lacunes dans l’apprentissage de la motricité fine de la main, tout en rendant plus difficile l’initiation à l’écrit. C’est aussi l’avis de nombreux neurologues, comme Karine Harman James, qui a conclu que les enfants mémorisent mieux quand ils tracent un mot de leur main. A tel point que certains états américains feraient machine arrière et planifient aujourd’hui la réintroduction du stylo dans les cartables.

Outre les capacités cognitives, les structures mentales mêmes seraient touchées. Laura Dinehart, pédagogue, voit ainsi le passage du mot par le crayon comme un apprentissage de la concentration et du contrôle des émotions. Le linguiste Alain Bentolila (2) va encore plus loin. Pour lui, l’écriture est un apprentissage de la convention, mais également une affirmation de soi : j’ai mon écriture, unique. "C’est à la fois universel et singulier, et non uniformisé comme un clavier".

Enfin, certains penseurs pointent, avec la mort annoncée de la calligraphie, la dépendance accrue à la technologie (que faire sans électricité ?) tout en soulignant le risque dramatique d’un fossé numérique plus profond entre les digital nantis et le reste de l’humanité. Si l’écriture ne passe que par des outils numériques, que restera-t-il aux plus démunis ? Irait-on en fait vers une nouvelle forme d’illettrisme, dû au manque de moyens technologiques ?

Les défenseurs du clavier

Les pro-barre-d’espace, au contraire, mettent en avant que nos usages ont changé, ce qui devrait être reflété dans l’enseignement. Une étude britannique de 2014 (3) montre ainsi que 1 anglais sur 3 n’a pas touché à un stylo depuis 6 mois. Et si la fin de l’écriture cursive était inscrite de manière irrémédiable dans notre modernité ?

C’est en tout cas l’opinion du Los Angeles Times qui, par la voix de son éditorialiste (4), souligne que l’on ne peut pas ajouter des matières à enseigner sans en supprimer d’autres. D’ailleurs, le passage du papier à l’écran développe de nouvelles capacités mentales, plus en phase avec le monde moderne, rapide et interconnecté que nous connaissons tous.

C’est également l’avis de Susanna Huhta, vice-présidente de l’association des professeurs de langue en Finlande. Si elle admet que l’écriture participe au développement du cerveau, elle précise aussi que l’on peut développer sa matière grise par d’autres moyens, selon les neurologues. Elle propose donc un enseignement accru en dessin, concomitant avec la disparition des cartouches à encre et des stylos 4 couleurs.

Les défenseurs du clavier ne se basent pas que sur les usages modernes pour appeler de leurs vœux la fin de l’écriture manuelle. Pour Anne Trubek, il est question de justice. Dans son livre "Histoire et avenir de l’écriture", elle démontre que nos majestueuses majuscules impliquent un biais éducatif : on valorise une belle écriture, alors que l’important est ce qui est signifié. Des élèves tout à fait intelligents serait ainsi "saqués" très tôt, et parfois irrémédiablement. Sans aller aussi loin, Christelle Helloin admet que "le clavier est utile en orthophonie et pour les patients dysgraphiques" (1).

Une opinion minoritaire en France, où il existe un consensus entre enseignement et recherche pour maintenir l’écriture attachée à l’école (2), même si des expérimentations d’enseignement par tablettes sont lancées dans certaines académies, comme en Côte-d’Or.

Alors, pas si bête finalement, ce clavier ? Ou bien la Finlande joue-t-elle à l’apprenti-sorcier avec ses futurs concitoyens ? Pour ou contre la fin de l’écriture cursive ?

Le débat est lancé. Mais avant de voter, n’oubliez pas que vous lisez cet article sur votre écran…

Sources

  1. Le Nouvel Observateur, 28 novembre 2014 : Fin de l'écriture cursive à l'école en Finlande ? Des effets négatifs sur le cerveau.
  2. Le Figaro, 27 novembre 2014 : Continuer d’écrire à la main est fondamental.
  3. Le Point, étude Docmail, citée dans le point, 15 décembre 2014 : l’écriture cursive est-elle en train de mourir ?
  4. LA Times, édito du 4 septembre 2013 : Une mort programmée mais pas tragique.
Lire l'article du Nouvel Observateur