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Le numérique va-t-il casser les codes de l’enseignement ? L’éducation nationale sera-t-elle le prochain service à être "uberisé" par la puissance des plateformes en ligne ? Les entrepreneurs du digital proposent de nouvelles façons d’apprendre, plus motivantes pour les élèves.

Des exos de maths qui s’adaptent au niveau de l’élève ; une application mobile qui lance des défis aux lycéens pour les préparer au bac… Dans le monde éducatif, les startups digitales rivalisent d’imagination. Avec pour maître-mots interactivité, ludisme et sur-mesure.

L'école à la maison... en complément

Un discours et des solutions qui ne laissent pas indifférent, notamment les parents inquiets. Et de fait, les "edtech" – les nouvelles technologies au service de l’éducation– trouvent leur public. En témoigne le succès de la Khan Academy, une plateforme de cours en ligne totalement gratuite qui recense 20 millions d’adeptes dans le monde, de l’Inde aux Etats-Unis en passant par la France. Ou encore l’incroyable popularité du site chinois Netease Open Course, qui donne accès gratuitement à plus de 20 000 cours et conférences, dont ceux d’Oxford. Le portail a enregistré 50 millions de visites l’an dernier. Outre-Atlantique, le marché est florissant, avec plus de 1 milliard de dollars investi dans ces nouvelles entreprises. "En Inde, certains adolescents préfèrent, plutôt que d’aller au lycée, étudier en ligne sur les MOOCs (NDLR : les cours en ligne ouverts à tous) des universités américaines. Ils rentabilisent mieux leur temps et c’est gratuit" observe un entrepreneur du secteur. De là à voir émerger une éducation privatisée, entièrement en ligne et à la demande, où les élèves chez eux choisiront leur professeur en fonction des notes que lui ont attribué les autres internautes ? Pas si sûr. En France, l’école reste obligatoire jusqu’à 16 ans. D’ailleurs, les nouveaux acteurs du secteur disent ne pas vouloir remplacer l’école, mais présenter une offre complémentaire, permettant aux élèves d’approfondir des notions mal comprises… voire pour les plus motivés, de prendre de l’avance.

Réinventer le cours particulier

La "disruption" numérique révolutionne d’abord le bon vieux cours particulier – un marché estimé à 2 milliards d’euros par an en France. Les étudiants ne sont plus obligés de prendre leur scooter pour aller donner un soutien en maths chez un collégien. Ils peuvent désormais officier depuis leur chambre, où ils répondent aux besoins des élèves en difficulté "en live", la webcam braquée sur leur visage. "Le lycéen bloqué sur un exercice se connecte sur notre plateforme et grâce à la barre d’aide instantanée, il est mis en relation avec un enseignant ou un étudiant, dans un délai de 30 secondes en moyenne" décrit Alexandre Dana, cofondateur de LiveMentor. La startup facture à la minute et ses tarifs se veulent attractifs : 15 euros l’heure au collège, 20 euros au lycée, soit moitié moins que les agences traditionnels comme Acadomia. Reprenant les bonnes recettes d’Uber ou Airbnb, LiveMentor a institué une notation systématique du "mentor" après chaque intervention.

En Inde, certains adolescents préfèrent, plutôt que d’aller au lycée, étudier en ligne sur les MOOCs.

Changement de matériel et de méthode

Les cours de soutien ne sont pas les seuls à connaitre leur révolution numérique : les jours des manuels scolaires pourraient bien être comptés. C’est la conviction de Kartable, une autre société innovante du secteur qui a sollicité 200 professeurs pour constituer un immense recueil de cours et d’exercices en ligne, conforme aux programmes officiels, de la 6ème à la Terminale. La plateforme attire un million d’internautes chaque mois, soit un élève sur cinq ! Les fondateurs de Kartable voient poindre des nouvelles méthodes d’apprentissage. "Le prof qui débite un cours de manière unilatérale aux élèves qui prennent des notes tant bien que mal, c’est fini. L’avenir, ce sont les ‘classes inversées’" affirme Julien Cohen-Solal. Traduction ? "Demain, les élèves découvriront la leçon chez eux, sur une plateforme comme Kartable, puis iront en cours avec des questions concrètes pour l’enseignant. Ce dernier pourra prendre toute sa dimension : il passera du temps sur les explications, les exercices et les cas pratiques". Sophie, une enseignante d’Allemand en collège, a cependant des doutes : "Cela voudrait dire que les élèves sont beaucoup plus matures et motivés que ceux que j’ai en cours ! Ces outils web, c’est vraiment utile en complément, pour les plus motivés. Qu’on le veuille ou non, le gros de l’apprentissage au collège se fait en cours, quand on est un peu obligé d’écouter. Et puis le désir d’apprendre, le goût pour une matière, ça n’est pas inné. C’est un professeur, et non un algorithme, qui saura aiguillonner la curiosité" Un constat certainement différent dans le secondaire, où les étudiants sont plus impliqués et plus autonomes.

Les profs aussi s'y mettent

Timidement, l’Etat commence à s’intéresser à ces nouvelles pratiques. Le ministère de l’éducation a récemment dévoilé un appel d’offres pour la production de ressources pédagogiques en ligne. Budget : 15 millions d’euros. Soit 0,03% du budget annuel de l’enseignement scolaire. C’est peu, mais c’est un début ! "Quelques profs sont hostiles au numérique a priori, mais la majorité est plutôt prête à se lancer, pourvu qu’on lui démontre que notre solution n’est pas un gadget et qu’elle a une vraie valeur ajoutée", estime Julien Cohen-Solal. Alors que les entreprises de "l’edtech" ne cessent de se multiplier et de croitre, il y a fort à parier que l’on n’apprendra plus dans quelques années comme on apprend aujourd’hui…

L’eldorado de la formation professionnelle en ligne

Les "edtech" s’adressent aussi aux professionnels désireux de mettre à jour leurs connaissances, d’évoluer en interne ou de se reconvertir. Le marché est énorme : on recense 55.000 organismes de formation en France, pour un chiffre d’affaires cumulé de 13 milliards d’euros. Et les tarifs des formations sur Internet sont bien inférieurs à ceux des séminaires en présentiel. Parmi ses 15 millions d’utilisateurs, Coursera, le leader mondial des MOOC, recense d’ores et déjà 50% de professionnels. "Les actifs sont de bons clients : ils sont plus matures que les étudiants, ils ont une vraie motivation et de l’argent" souligne Alexandre Dana.