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Ils fouillent dans le passé pour ressusciter les techniques énergétiques disparues, exhumer les innovations tombées dans l’oubli. Entretien avec Cédric Carles et Thomas Ortiz, deux des créateurs et animateurs du Laboratoire Paléo-énergétique.

A quoi sert le Laboratoire Paléo Energétique ?

Nous sommes face à une urgence énergétique. Il faut changer de voie, bifurquer vers des énergies renouvelables… Mais nous ne devons pas suivre de fausses pistes ! Certains procédés que l’on nous présente comme salvateurs ne pourront jamais être généralisés, car leurs composants font appel à des ressources trop rares… Nous ne pouvons pas nous contenter d’innovations qui ne bénéficieront qu’à quelques-uns. Dans notre laboratoire, nous cherchons donc d’autres pistes, dans le passé, car c’est un vrai filon de bonnes idées. Nous exhumons des techniques qui ont été mises de côté ou qui n’ont pas été exploitées. Il y a dans ces techniques oubliées des alternatives pouvant être mises en œuvre partout sur la planète et dans des temps raisonnables, dans les pays riches comme dans les pays en voie de développement.

Et comment faites-vous cela ?

Nous avons recours à l’intelligence collective. Nous travaillons notamment avec "des anciens" de façon à recueillir les trésors qui sommeillent dans leur mémoire avant qu’ils ne disparaissent. Depuis quelques années, nous réalisons un travail de veille énergétique, nous menons des recherches sur Internet, même si l’information y est souvent partisane. Nous puisons aussi dans les bibliothèques, les musées et les archives départementales ou nationales.

Parmi les innovations exhumées, quelles sont celles qui vous apparaissent les plus intéressantes, les plus porteuses d’avenir ?

Nous travaillons en ce moment sur les découvertes faites par Jean Laigret. Ce chercheur à l’Institut Pasteur de Tunis a découvert, en 1947, une bactérie qui permet de fabriquer du pétrole à partir de déchets organiques fermentés ! Il faudrait évoquer aussi les travaux de Jean-Luc Perrier, enseignant à l’université catholique d’Angers, qui a construit, en 1979, une voiture qui fonctionnait à l’hydrogène produit à l’énergie solaire et qui ne rejetait que de la vapeur d’eau. Ou encore le procédé de concentration solaire d’Augustin Mouchot : à la fin du XIXe siècle, cet enseignant-chercheur a fait fonctionner une machine à vapeur grâce à ce procédé. Il est même parvenu à imprimer des journaux à l’énergie solaire en août 1882 ! Nous recherchons très activement ces journaux car ils font partie de l'histoire de l'énergie française. Mouchot a même inspiré un ouvrage fantastique mais inconnu d'Emile Zola. Il s’agit de "Travail", un livre prospectif qui décrit une société fonctionnant à l'énergie solaire. Vous pouvez retrouver quelques extraits de cet ouvrage méconnu sur notre site.

Mais ces innovations ont dû être écartées pour de bonnes raisons…

Pas nécessairement, et nous ne nous prononçons pas là-dessus : les sociologues et scientifiques pourront, par la suite, s’emparer de ce matériel… Les choix technologiques faits à une époque orientent ceux des périodes suivantes. Ce fut le cas dans l’automobile notamment. Au tout début, les constructeurs hésitaient entre les voitures électriques, les moteurs à vapeur et les moteurs à explosion. Les premières voitures -la première Porsche notamment- étaient électriques. Puis, celles-ci ont été abandonnées au profit du moteur à explosion. Cela ne signifie pas que la voiture électrique était un mauvais concept !

Comment diffusez-vous toutes les informations collectées ?

Nous mettons ces données en ligne sur notre site internet et sur nos réseaux sociaux. Nous proposons aussi des déclinaisons dont une exposition itinérante : nous avons créé une grande frise qui se déplace de ville en ville au gré de nos expositions. Les personnes présentes peuvent mentionner, sur des sortes de grands post-it, les techniques "oubliées" qu’ils connaissent ou dont ils ont entendu parler. Certains se souviennent de la présence de moulins à eau ou d’éoliennes qui étaient installés à tel ou tel endroit de leur département... Se dévoile ainsi l’histoire énergétique d’un territoire. Ces travaux créent du lien et permettent, à partir d’un passé commun, d’envisager un futur plus harmonieux.