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La réussite passe-t-elle nécessairement par de bonnes notes à l’école ? Peut-on devenir cavalier sans jamais tomber de cheval ? Alors que notre société semble difficilement accepter l’échec, philosophes et entrepreneurs reviennent sur ses bienfaits.

"Le succès, c’est aller d’échec en échec sans perdre son enthousiasme". Ce trait humoristique de Winston Churchill ne reflète guère la perception de l’échec dans notre société. "La vertu de l’échec est la grande absente de la tradition philosophique occidentale" , exprime d’ailleurs le philosophe et enseignant Charles Pépin(1). Et en matière d’éducation, "l’échec" fait également l’objet d’un débat récurrent. Alors qu’une grande part des professeurs et des parents défendent le principe des notes, fondation d’un système clair et juste de contrôle des connaissances, les partisans de leur abandon dénoncent un processus qui stigmatise le devoir raté. Selon un sondage publié par l’Association des parents d’élèves de l’enseignement libre (APPEL), ces derniers seraient 73% à espérer une diminution du poids des notes, 90% d’entre eux considérant les mauvaises notes comme anxiogènes et 75% comme un facteur déstabilisant pour l’élève.

La stigmatisation de l’échec au cœur du décrochage scolaire

Pour les psychologues Jean-Claude Croizet et Frédérique Autin, "l’échec est une étape normale de l’apprentissage" et la condamnation de l’erreur a des conséquences importantes sur l’enfant. Un élève "met en doute son intelligence" face à l’échec, et fera tout pour éviter cette situation. Il cessera de réviser, s’y mettra trop tard, pour attribuer ses mauvaises notes à son organisation.
Dans son livre Décrochages scolaires, Catherine Blaya, professeur et co-fondatrice de l'Observatoire européen de la violence scolaire, explique qu’il n’existe pas un seul profil d’élève décrocheur, mais que quitter l’école peut être _sans diplôme, combien ont abandonné leurs études pour ne plus se sentir montrés du doigt ?

Le succès, c’est aller d’échec en échec sans perdre son enthousiasme.

Accepter l’échec : pour moins de stress et plus de créativité

Le risque de chômage étant deux fois plus important pour les jeunes sans diplôme, les débats agitent également le Ministère de l’Éducation, qui s’intéresse à des formes nouvelles d’apprentissage, comme l’improvisation théâtrale. Manuel Valls s’est déclaré pour son inscription dans les programmes scolaires. L’improvisation sur scène est précisément "l’art de l’échec", comme le définit Keith Johnstone, un maître de la discipline. Ian Parizot, comédien et formateur en improvisation appliquée en entreprise, le confirme : "L’improvisation, c’est se mettre dans une situation dont on ne maîtrise pas les paramètres. Le résultat n’est pas toujours performant, il faut accepter l’erreur, apprendre à ne pas rester bloqué, rebondir".

Selon les défenseurs de la discipline, cette capacité à reprendre le contrôle de soi après une erreur a des effets bénéfiques bien au-delà de la scène. _"On peut appliquer ces principes un peu partout dans la vie, notamment professionnelle. Comment aborder l’entretien de recrutement ?, interroge Ian. C’est générateur de stress, vous entrez, vous êtes jugés. Et il y a 10 000 possibilités pour que tout ne se passe pas comme prévu. Si on ne dit pas ce qu’il faut, si l’on bafouille, si on fait tomber quelque chose… il faut pouvoir verbaliser, transmettre par son comportement que ça n’est pas grave et même en profiter pour créer une connexion avec l’interlocuteur". C’est aussi la position de l’expert en éducation Sir Ken Robinson pour qui condamner l’échec limite les capacités créatives et intellectuelles : "Si vous n’êtes pas prêt à vous tromper, vous ne sortirez jamais rien d’original"_. Les scientifiques vont même jusqu’à qualifier certaines erreurs de "fécondes", comme celle du météorologue allemand Alfred Wegener. Au début du XXe siècle, celui-ci présente une théorie de la dérive des continents et attribue ces mouvements à des forces centrifuges. L’explication est erronée mais le phénomène conduit à la théorie de la tectonique des plaques…

L’échec pour réussir : un passage obligé des affaires

L’échec a donc du bon. Les milieux entrepreneuriaux le pensent aussi. En avril 2014 s’est tenue pour la première fois à Paris la FailCon, une "conférence de l’échec". Né aux États-Unis en 2009, l’événement réunit investisseurs et entrepreneurs performants qui détaillent… leurs ratages ! À Paris, le cofondateur de PriceMinister, Olivier Mathiot, évoque un mauvais investissement dans une start-up qui lui apprit que "souvent, les sociétés échouent à cause de leurs fondateurs : soit parce qu’ils n’arrivent pas à travailler en équipe, soit parce qu’ils n’arrivent pas à s’adapter aux évolutions du marché". Une expérience enrichissante pour la suite de son parcours. "Telle est la vertu de l’échec, explique Charles Pépin, nous offrir un temps d’arrêt, de retour sur soi ; nous offrir la chance d’arrêter d’avancer".

En 2014, la FailCon manquait de sponsors – aucune entreprise ne voulant voir son nom associé au manque de réussite. Un an plus tard, ils sont nombreux à soutenir l’événement. "Il y a encore peu, je pensais que les mentalités n’étaient pas prêtes à accepter l’échec. Aujourd’hui, si", reconnaît Dimitri Pivot, fondateur de l’association parisienne Second Souffle, qui organise des soirées "After fail" tous les premiers jeudis du mois. L’association réunit anciens et actuels chefs d’entreprises souhaitant partager leurs difficultés, leurs solutions, et développer leur réseau.

S’il est naturel voire nécessaire de "rater", l’essentiel serait donc de savoir apprendre de l’échec et de s’en relever. Voilà en tout cas le message qui semble émerger derrière ces initiatives. Entre l’option improvisation théâtrale dans les collèges et les failcons, une nouvelle culture, plus humaine, plus réaliste semble émerger et revaloriser les parcours tortueux. Le serial entrepreneur Xavier Niel n’a d’ailleurs pas hésité à lancer son école 42 sur un modèle inédit : une école qui accueille ses élèves sur la base du travail et non d’un dossier et qui fonctionne…. sans note !

(1) Auteur de Ceci n'est pas un manuel de philosophie, Flammarion, 2010