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Peut-on produire plus en limitant notre consommation énergétique et nos émissions de gaz à effet de serre ? Découpler croissance économique et émissions de CO2 est-il une utopie ? Des économistes veulent y croire, qui ont développé la notion de "découplage". Présentation de quelques pistes de réflexion.

La problématique climatique

Pour éviter un emballement climatique, il faudra réduire les émissions mondiales de gaz à effet de serre de 40 à 70 % par rapport à 2010 d’ici 40 ans, et les éliminer presque totalement d’ici la fin du siècle. C’est en tout cas ce qu’a martelé le Groupement intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC), lors de la remise de son dernier rapport au printemps 2014.

Peut-on réduire l’impact environnemental de l’activité économique ? Produire davantage tout en préservant le climat ? "Oui" nous disent les tenants du concept de découplage. Selon eux, une augmentation de la production pourrait aller de pair avec une moindre émission de gaz à effet de serre.

Le concept de découplage

L’idée de découplage n’est pas nouvelle. Elle était déjà présente dans les travaux du mathématicien et économiste Nicholas Georgescu-Roegen (1906-1994) et dans le rapport Halte à la croissance, publié en 1972 par le Club de Rome. Le concept a été porté ensuite sur le plan institutionnel, notamment par la Commission européenne (2005) et l’OCDE (2008). Cette dernière définit le découplage par le fait de "briser le lien entre les maux environnementaux et les biens économiques". En 2009, Tim Jackson, dans son rapport intitulé Prospérité sans croissance, a, de nouveau, attiré l’attention sur cette notion, mais s’est prononcé sur une distinction nette entre découplage relatif et absolu :

"Un découplage absolu (hausse du PIB concomitante à une diminution des impacts environnementaux) serait complètement illusoire selon ce professeur de développement durable à l’Université de Surrey. En revanche, un découplage relatif est possible", estime-t-il.

Mais n’y a-t-il pas des exemples où la croissance s’est alliée à une diminution des rejets de gaz à effets de serre ?

Briser le lien entre les maux environnementaux et les biens économiques.

Des exemples de découplage absolu…

Les économistes font état d’un exemple historique de découplage absolu entre croissance économique et émissions de dioxyde de carbone : celui des Etats-Unis au cours de la période 1979-1987. A la suite du second choc pétrolier, ceux-ci ont vu leur économie croître de 27 %, leur consommation de pétrole baisser de 17 % et l’intensité pétrolière de leur croissance baisser de 35 %. L'Union européenne offrirait, selon l’économiste Eloi Laurent, un autre exemple de découplage absolu entre croissance économique et émissions de dioxyde de carbone. Au cours de la période 1996-2007, l’augmentation du PIB réel se serait accompagnée d’une baisse des émissions de dioxyde de carbone et de GES.

…réfutés par l’économiste Gaël Giraud

Dans un chapitre d’un petit livre publié à l’automne dernier(1), Gaël Giraud s’emploie à remettre en cause cette thèse d’une déconnexion absolue entre énergie et PIB. Le directeur de recherche au CNRS montre certes qu’en 2011, dans les pays de l’OCDE, un kilowattheure permet de générer deux fois plus de dollars qu’en 1965, donc qu’un découplage relatif a été obtenu. Il souligne en revanche "qu’une large partie des progrès réalisés par les pays riches proviendrait du transfert de leurs usines vers le sud". Cela expliquerait, conclut-il, "l’absence quasi complète de progrès significatif à l’échelle mondiale".

Une grille de lecture utile ?

La notion de découplage, porteuse d’espoir, est donc polémique : Dans un article publié dans la revue de l’OFCE, Eloi Laurent soutient pour sa part que le découplage n’est pas un mythe. "C’est une grille de lecture utile et une feuille de route pour les économies du monde, en particulier pour les pays développés dans les trente prochaines années".

Le débat sur cette notion reste vivace. Après tout, les enjeux qui sous-tendent ce concept sont planétaires (croissance mondiale, développement, avenir de l’humanité). Utopie dangereuse pour certains, feuille de route pour d’autres, vous n’avez pas fini d’en entendre parler… Une bonne raison de vouloir en savoir plus.

En savoir plus :

  • (1)Produire plus, polluer moins : l’impossible découplage ? Les petits matins, octobre 2014
  • Placer la croissance verte au cœur du développement, OCDE 2013.
  • Faut-il décourager le découplage ? Eloi Laurent. Revue de l’OFCE Débats et politiques N°120. 2011.
  • Prospérité sans croissance. La transition vers une économie durable. Tim Jackson. De Boeck, 2010.