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Interview de Anne-Sophie Bordry, fondatrice de "Stop Bashing!" : une application pour lutter contre le cyber-harcèlement.

Qu’est-ce que c’est le cyber-harcèlement ? C’est une tendance qui se développe ?

Le harcèlement c’est la répétition. La répétition de la critique et de la moquerie, en boucle, par tous les moyens… En réalité, ça a toujours existé, mais le harcèlement est comme prolongé de nos jours par les usages internet, le "Cyber".

Voyez un enfant d’aujourd’hui. Il a toujours dans sa poche son Smartphone. Il n’y a plus la coupure qu’apportait avant la maison : sur le chemin de l’école, dans sa chambre, jusque dans son lit il peut recevoir des images et des emails. C’est très difficile à vivre, d’autant que les mails restent quand les paroles finissaient par s’envoler. En ce sens, Internet est une caisse de résonance de la violence.

Comment vit un "digital native" sur internet ? Ses pratiques sont-elles vraiment différentes de celles de ses parents ?

Oui. Les modes évoluent très vite. Le digital native (enfant nés dans l’ère numérique) va changer de réseaux sociaux subitement, il "zappe" d’une application à l’autre, utilise par exemple des fils de photos qui disparaissent au bout de 10 secondes (Snapchat)… Les parents se sentent vite démunis : créer un compte sur Twitter, Facebook et Instagram pour voir ce que vit son enfant est peu efficace. Les moyens de contrôle classiques sont dépassés.

Les adultes doivent admettre qu’il y a une vie intense sur internet et qu’il faut en parler. On entend des phrases comme "Quand je dîne avec mon fils, est-ce que je dîne aussi avec ses 2000 amis à qui il envoie des photos ?" Le digital native vit dans un royaume d’images. Il est plus "visuel" que nous. Tout cela n’est pas anodin. Il subit aussi de nouveaux stress, comme la dépression subite de l’enfant quand il est privé d’internet sans avoir été prévenu. Car un enfant d’aujourd’hui n’imagine plus ne pas être connecté. Il l’est d’ailleurs de plus en plus jeune. Tchatter, envoyer des smileys ou des photos, c’est comme parler pour lui, c’est un langage de son univers.

J’ai donc cherché une solution qui colle aux usages des enfants : l’application Stop Bashing!.

Quand je dîne avec mon fils, est-ce que je dîne aussi avec ses 2000 amis à qui il envoie des photos ?

Quelle est la logique de Stop Bashing! ?

L’idée n’est pas d’instaurer un nouveau contrôle parental, mais de concevoir une application qui soit acceptée par les enfants. Les digital native sont habitués à "signaler" quand quelque chose ne va pas. J’ai donc proposé une box de reporting : quelle que soit l’application lancée, dès que l’enfant est choqué, il peut le signaler. Il faut bien comprendre que le vrai problème du harcèlement, c’est la loi du silence : l’enfant n’a pas les mots pour exprimer ce à quoi il est confronté, il ne connait pas le concept de "harcèlement moral"… Alors il reste muré.

Stop Bashing! renoue le dialogue par de la capture d’écran et un smiley. C’est simple, ça soulage, ça véhicule une émotion. Et les parents répondent sur le même mode, par un smiley dont la couleur correspond à la gravité du contenu choquant.

Comme le dit le psychiatre Serge Tisseron, les enfants ont besoin d’avoir une posture active de suite. Un enfant qui ne sait pas quelque chose, il va le chercher dans Google dans l’instant… Donc un enfant qui est choqué doit pouvoir le signaler de suite, pour savoir de suite comment réagir.

Y a-t-il des bonnes pratiques à l’étranger contre le cyber-harcèlement ?

En Italie, il y a une vraie culture de la protection de l’enfant. Avec un numéro vert gratuit et un numéro d’urgence : le 114. C’est le "telefono azzuro" accessible dans la version italienne de Stop Bashing!.

Aux Etats-Unis, le couple Obama a pris des engagements, en leur nom, pour faire avancer les choses.

Et en France ?

Les choses évoluent mais restent insuffisantes. C’est un vrai problème, qui demande une réponse concertée et une bonne coordination entre pouvoirs publics, corps enseignant et parents. Quand des enfants de 13 ans se suicident, c’est qu’ils subissent un harcèlement dès le plus jeune âge… On a tendance à en parler trop tard, dans des cas dramatiques. Il me semble qu’il y a trop peu de prévention.

Concrètement, quels conseils donneriez-vous aux parents ?

Il est important de parler. Interdire d’ouvrir des comptes ou de se connecter est illusoire : la pression sociale est trop forte… En revanche, il faut que l’enfant prévienne : "j’ai ouvert un compte Instagram pour dialoguer avec mes amis" et à l’adulte de vérifier si son compte est bien protégé dans les paramètres…

Il faut aussi se forcer à être attentif aux signes, sortir du quotidien pour comprendre que son enfant n’est pas juste "renfermé", que quelque chose ne va pas.

Enfin, il ne faut pas donner un premier outil de communication à son enfant sans les moyens de signaler les problèmes. C’est un réflexe à transmettre, pour nouer le dialogue face aux problèmes.

C’est aussi pour cela que j’ai créé cette application. Pour éviter de creuser le fossé et l’incompréhension entre parents et enfants.