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En 1910, Paris assiste à la plus importante crue de la Seine depuis 1658 et les Parisiens découvrent, affligés, les désagréments de la vie dans l’eau. Réseaux de gaz et d’électricité interrompus, circulation impossible, pouvoirs publics désemparés, il faut des mois pour retrouver une vie normale. Alors que les experts évoquent la survenue probable d’une crue similaire, la capitale est-elle enfin prête à faire face à un tel événement ?

Le niveau de la Seine se mesure sous le pont d’Austerlitz. En janvier 1910, lorsqu’il atteint 8,62 m, la capitale se paralyse. En quelques jours, l’eau du fleuve déborde les parapets qui longent les quais et se déverse dans des centaines de rues, froide et polluée par les égouts. Des milliers de caves sont inondées, certains bâtiments s’effondrent, les trams sont arrêtés et plusieurs stations de métro se retrouvent sous l’eau. Les Parisiens circulent en barques quand ils ne marchent pas dans les rues sur des planches montées sur des tréteaux. La situation sanitaire se dégrade, la typhoïde et la scarlatine apparaissent. À l’époque, la décrue prend des semaines et si une seule victime est déplorée – un soldat mort noyé – le coût financier direct est lui de 400 millions franc-or, l’équivalent de plus de 1,6 milliard d’euros !

Chaque année, le risque de survenue d’une crue de cette ampleur est de 1 sur 100, on parle de "crue centennale" et de l’avis des experts, ce n’est qu’une question de temps avant qu’une nouvelle crue surgisse. "L’agglomération parisienne est le territoire français le plus exposé aux inondations.", explique le rapport de Seine Grands Lacs, l’établissement public chargé de mettre en œuvre le plan de prévention des inondations. Et lorsque l’on interroge la capacité de la capitale à limiter les conséquences d’un tel événement, le couperet tombe : la situation sera plus compliquée qu’en 1910.

L’agglomération parisienne est le territoire français le plus exposé aux inondations.

Des millions de gens touchés durablement

L’urbanisation croissante de la banlieue a en effet augmenté le nombre d’habitations en zone inondable et les rapports se multiplient, tous alarmants. Les dommages importants apparaîtront à partir de 7,30 m. A 8 m, on comptera 5 millions de personnes impactées à Paris et en banlieue. Parmi elles, 850 000 auront les pieds dans l’eau pendant plusieurs semaines, 1,3 million seront privées d’eau potable plusieurs jours et 1,5 million de courant électrique. Près de 350 établissements de santé seront touchés, sans parler des télécommunications. A Paris, des quartiers entiers seront inondés. La cour Napoléon, où se dresse la pyramide du Louvre, sera recouverte par près d’un mètre d’eau. Dans le métro, 140 km de ligne sur 250 ne seront plus accessibles. Il faudra plus d’un an et 1,5 milliard d’euros pour remettre le réseau en état. Enfin, avec près de 60 000 entreprises affectées, 630 000 emplois franciliens seront menacés. La résonance économique de l’événement sera colossale : 40 milliards d’euros et une baisse de 3 points de PIB en 5 ans.

Vidéo de simulation d'une crue centennale à Paris

Paris face à l’inéluctable

La catastrophe est annoncée… Alors, depuis des décennies, des travaux d’aménagement ont été menés, comme pour freiner l’inévitable. Le lit du fleuve a été approfondi, des murettes anti-crue ont été construites, quoique de manière discontinue… Pour contenir une partie du débordement des rivières, quatre lacs-réservoirs ont été creusés en Île-de-France. Le dernier Programme d’action de prévention des inondations (le "Papi") prévoit d’ailleurs la création d’un 5e lac en Seine-et-Marne dont le chantier débutera… en 2020.

Au-delà de ces grands travaux, des plans de crise ont été pensés. Dès que le niveau de la Seine atteindra 5,50 m, les services publics, les mairies, les hôpitaux, la RATP et la SNCF lanceront leur protocole pour limiter les dégâts. A 6,60 m, des lignes RATP seront par exemple fermées au public et des murs en aluminium seront dressés à la sortie des stations pour repousser l’eau autant que possible. Des mesures sont également prévues pour collecter les ordures, maintenir les ascenseurs des maisons de retraite, et ERDF tient prêts 1000 groupes électrogènes pour assurer l’alimentation électrique de points stratégiques. Pour aider les parisiens sous l’eau, des plateformes de vente de produits de première nécessité seront instaurés tandis que les banques installeront des distributeurs mobiles. Parallèlement, le dispositif ORSEC de la Préfecture de Police de Paris gérera les secours et le Plan Neptune prévoit 10 000 militaires déployés pour des missions de sécurité, comme éviter les pillages. Reste que selon un rapport de l’OCDE de 2013 "les protections ne sont pas au niveau de standards d’autres pays comparables, notamment en Europe."

Rebondir hors de l’eau

Seule bonne nouvelle sans doute : la montée des eaux sera progressive, lente. Grâce à des capteurs répartis le long du fleuve, les Franciliens seront prévenus de l’imminence de la crue au mieux 72 heures à l’avance (au plus tard 24 heures avant). Ils peuvent d’ailleurs mesurer leur risque dès maintenant car le site de la Mairie de Paris donne accès à la carte des zones inondables. Elle liste aussi des conseils avant, pendant et après la crue. Il ne semble pas qu’une évacuation massive des habitants soit prévue et ces conseils illustrent bien le concept que la Mairie souhaite instaurer : la ville résiliente, soit sa capacité à rapidement sortir et se remettre du réveil de la Seine.

En somme, face à l’inarrêtable montée des eaux, les Parisiens devront faire honneur à leur devise : Fluctuat nec mergitur, "Battu par les flots, mais ne sombre pas". Répondant à l’endurance parisienne, la Ville mettra ses protocoles en place pour assurer un retour à la normale le plus rapide possible. Celui-ci prendra tout de même plusieurs semaines, voire plusieurs mois et les Franciliens touchés qui ne pourront se réfugier chez des amis ou de la famille devront donc apprendre la patience… et s’acheter des bottes.

Crue de la Seine à Paris, en janvier 1910.

Le pont de l'Alma.

Inondation de 1910. Paris.

Rue Bonaparte, transport d' un académicien. Bibliothèque historique de la Ville de Paris.

Inondation de 1910. Paris.

Cour de la Préfecture de Police. Les canots Berthon. Bibliothèque historique de la Ville de Paris.

Découvrir la carte des zones inondables