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Jean-Pierre Thierry, médecin et président du conseil de gouvernance de HIMSS* Europe, nous explique en quoi la médecine doit prendre la direction du Big Data.

En quoi consiste le Big Data dans le domaine médical ?

Le Big Data, ce sont des montagnes de données stockées sur des serveurs, dans d’immenses entrepôts. Et parmi toutes ces données, certaines concerneront l’histoire médicale de chaque personne, accessible au médecin via un futur dossier médical informatisé. Ce "double virtuel" du patient indiquera tous les éléments utiles depuis la naissance, comme le carnet de vaccination, les maladies chroniques…
Il suivra le patient dans le temps et l’espace et deviendra un vrai outil de coordination des soins.

Quel usage pourra être fait des données des patients ?

La mise en place du Big Data va révolutionner la médecine. Je vois 3 changements majeurs. Tout d’abord, l’analyse à grande échelle, à partir des données de milliers de patients, va permettre de parvenir à une nouvelle classification des pathologies, dont les cancers. En affinant les maladies, aux caractéristiques plus spécifiques, on pourra mettre en place des thérapies plus ciblées.

Ensuite, la seconde révolution concerne la prescription de médicaments. On saura mieux comment les médicaments fonctionnent avec l’analyse de grandes données. Dans le temps, on pourra prendre en compte avec plus d’efficacité la "susceptibilité individuelle" (ou terrain) du patient, à travers son patrimoine génétique… Sans Big Data pas de personnalisation de la médecine, donc pas de dosages plus précis et de cures plus efficaces.

Et quelle est la troisième révolution ?

Elle rejoint le mouvement d’Open Data, ou libération des données. Cela consiste à anonymiser des informations issues du dossier du patient et les croiser avec toutes sortes de données, médico-économiques, sociales, environnementales… Par exemple, on va croiser des données médicales rendues anonymes avec le taux de pollution par quartier. Les résultats de ces études peuvent intéresser de très nombreuses personnes, des décideurs politiques, des travailleurs sociaux, des chercheurs… Car oui, le Big Data permettra d’énormes progrès dans la recherche. Y compris la recherche médicale : aujourd’hui, les études cliniques sont un peu biaisées, les échantillons sont faibles... Or, si l’on peut suivre une population plus large, de façon précise, on apprendra beaucoup de choses.

Existe-t-il des freins à l’expansion du Big Data ?

Oui, il s’agit tout d’abord de contraintes économiques. La structure coûte cher : il faut investir dans l’équipement informatique puis assurer le stockage, dont le prix est très élevé. Rendez-vous compte : la dépense d’énergie de ces grands entrepôts de données est équivalente à celle d’une grande ville comme Strasbourg ! Il faudra aussi faire appel à de nouvelles compétences. Une nouvelle profession va apparaître, celle de Data scientist, qui devra traiter et interpréter d’énormes volumes de données.

Y a-t-il d’autres types de contraintes ?

Oui, elles sont liées à la confidentialité. Les hackers sont friands de ces informations, il faut donc assurer la protection des données. Il faut aussi garantir l’anonymat des patients. La France est pionnière sur le sujet, notamment avec la CNIL. Les données médicales sont chez nous plus sensibles que les données bancaires !

Pour quand estimez-vous la mise en place d’un tel système de Big Data en France ?

Je pense que 5 à 10 années sont nécessaires pour installer une telle infrastructure.

Merci au salon S3 Odéon qui nous a permis d’interroger Jean-Pierre Thierry.
* HIMSS : Health Information and Management Systems Society